Colombie : La fin du désenchantement pour les ex-guérilleros ?

Assassinats ciblés, divisions politiques, pauvreté galopante… Cinq ans et demi après la signature des accords de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le découragement gagne les anciens guérilleros. L’arrivée au pouvoir de M. Gustavo Petro et d’une coalition de gauche, une première dans l’histoire du pays, ravive néanmoins l’espoir.

Ils ont troqué leurs vestes de treillis kaki et leurs légendaires bottes en caoutchouc contre des tee-shirts blancs et des chaussures assorties. Certains portent ces reliques garnies de fleurs. À Bogotá, le 7 mars 2022, environ deux cents anciens combattants des Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC-EP) sont venus de tout le pays pour une « marche de pèlerinage pour la vie et la paix ». « Attention à ne pas gêner la circulation », réclame un organisateur à l’adresse des marcheurs et marcheuses, tandis que le cortège s’engage sagement sur la Septima, l’artère principale de la capitale colombienne. Les ex-guérilleros se sont convertis à la manifestation légale et au pacifisme.[…]

Depuis la ratification définitive, en novembre 2016, des accords entre les FARC et le président Juan Manuel Santos (2010-2018), 333 ex-guérilleros, soit 2,5 % des 13 000 signataires engagés dans les processus de réincorporation, ont été assassinés. À ce jour, aucun cas n’a été jugé. Face à cette vague d’assassinats, la Cour constitutionnelle colombienne a déclaré, fait rare, l’état de fait inconstitutionnel en janvier 2022, reconnaissant la « violation constante et massive des droits fondamentaux de cette population et l’omission des autorités responsables pour adopter des mesures adéquates ». Cette décision stigmatise l’échec de l’État à protéger ces anciens combattants désarmés, en dépit du recrutement de 1 800 gardes du corps, principalement d’ex-guérilleros formés au sortir de la guerre, au sein de l’Union nationale de protection (UNP). « La solution n’est pas de mettre un garde du corps derrière chaque camarade. Nous n’aurions pas besoin de tout cela si le gouvernement respectait les accords : les groupes paramilitaires n’ont pas été démantelés, la substitution intégrale des cultures de coca n’avance pas », analyse M. Julio César Orjuela, alias Federico Nariño, ancien commandant et membre de la délégation de négociateurs des accords à Cuba.

Près de six ans après la fin de la guerre, la société colombienne pourrait paraître emprunter une voie progressiste. Le mouvement du paro nacional (grève nationale), en 2021, s’est opposé à une réforme fiscale qui menaçait de creuser encore davantage les inégalités sociales. En mars 2022, l’avortement a été dépénalisé par la Cour constitutionnelle. Et, le 19 juin dernier, le pays a élu pour la première fois de son histoire un président issu de la gauche et une vice-présidente afrodescendante, M. Gustavo Petro et Mme Francia Márquez, qui ont réuni derrière eux une vaste coalition allant des communistes au centre gauche sous la bannière du Pacte historique.

Toutefois, les quatre ans de présidence de M. Iván Duque (Centre démocratique, droite), fidèle héritier de M. Álvaro Uribe, l’ancien président hostile aux négociations avec les guérillas, ont mis un coup d’arrêt au processus de paix. Ainsi, sur les cent sept lois nécessaires à l’application réglementaire des accords négociés à La Havane, seules cinq furent promulguées sous sa mandature. Le pays est toujours rongé par la violence et les conflits armés. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en dénombre au moins quatre opposant l’armée à des groupes non gouvernementaux. En 2021, les Nations unies ont recensé 73 300 personnes déplacées et 150 victimes de mines antipersonnel. « La situation ne cesse de se dégrader depuis 2017, l’année où le conflit avait atteint sa plus basse intensité ces dernières années, analyse un historien spécialiste du conflit, qui préfère rester anonyme. Le paramilitarisme est moins visible, mais il se renforce. Toutes les conditions sont réunies pour voir émerger un nouveau cycle de violence d’ici peu, à moins que nous n’y soyons déjà. » Il ne s’agirait plus d’une lutte armée aux objectifs politiques — faire la révolution, construire le socialisme… —, mais de viser à contrôler les territoires délaissés par l’État en taxant les activités qui y prospèrent, notamment la culture de la feuille de coca et le narcotrafic. Quant au retour à la vie civile des anciens combattants, tant sur le plan politique que socio-économique, la situation est fragile, et les jolies histoires sont moins nombreuses que les échecs.[…]

Tête de liste au Sénat, réélu pour un second mandat, [M. Carlos Antonio Lozada, ancien commandant du bloc oriental et membre du secrétariat des FARC] était encore en campagne quelques semaines plus tôt, distribuant aux promeneurs du dimanche en quête de verdure sur le Park Way des tracts estampillés d’une colombe de la paix surmontée d’une rose rouge, le nouveau logo de Comunes. Malgré dix sièges au Congrès (cinq au Sénat, cinq à la Chambre des représentants), attribués d’office par les accords de paix pour deux mandatures de quatre ans, les militants de Comunes ont joué le jeu de la campagne électorale pour tenter de convaincre et construire une base électorale en prévision de 2026. « Nous voulons démocratiser la société colombienne. Cela n’a pas l’air d’une proposition révolutionnaire vu d’Europe, mais ici ça l’est totalement », reprend le sénateur dans un demi-sourire. S’ensuit une analyse marxiste orthodoxe de la situation économique du pays : la Colombie en serait toujours à une étape prémoderne de son développement, l’atteste l’état de la propriété terrienne, fondée sur le « modèle féodal » du latifundium. Il faudrait donc, d’après le sénateur sortant, commencer par « développer le capitalisme avant de parler d’une société postcapitaliste ». Et de conclure : « C’est toujours notre objectif mais il n’est pas réalisable pour le moment. Quiconque l’affirme est un rêveur. »

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