Jean Castex : « C’est lui qui a été à la manœuvre en 2005 pour introduire la notion d’objectifs dans l’hôpital et une rationalisation des coûts »


Mercredi 1er avril, Édouard Philippe prononce pour la première fois le mot “déconfinement” lors d’une audition à l’Assemblée nationale. Le chef du gouvernement est prudent: il juge “probable” qu’il n’ait pas lieu “en une fois, partout, et pour tout le monde”, mais se veut malgré tout optimiste. Un plan de sortie de crise, expose-t-il, pourrait être présenté “dans les jours, la semaine qui viennent”. Le lendemain, sur TF1, le Premier ministre alimente un peu plus l’espoir, et révèle avoir chargé un grand commis de l’État de réfléchir à la question. Il glisse un nom que le grand public ne connaît pas, Jean Castex, et une présentation sommaire: “Un haut fonctionnaire qui connaît parfaitement le monde de la santé et qui est redoutable d’efficacité.” Trois jours de soleil passent. Est-ce à cause des mots du Premier ministre que les Français semblent relâcher leurs efforts pour en profiter?[…]

Préserver la cellule chargée du déconfinement du bourdonnement extérieur est peut-être une entorse à la transparence promise, mais la tâche de Castex est aussi décisive qu’inédite. Emmanuel Macron a annoncé un déconfinement progressif à partir du 11 mai prochain. Comment conjuguer alors les enjeux sanitaires, économiques, éducatifs, sociétaux et sécuritaires? Comment déployer une politique globale sur le territoire tout en prenant en compte les différences entre Le 18 février 2006, la France confirme son premier cas aviaire du virus H5N1. Un plan pandémie doit être mis en place, sans perdre de temps. Castex s’affaire en cuisine et en salle les régions et les tranches d’âge? Comment sortir de là le plus vite possible sans risquer une deuxième vague? De mauvaises réponses, et la débâcle sanitaire et économique se doublerait d’une crise politique. Après avoir navigué à vue avec un conseil scientifique, l’exécutif a donc décidé de s’en remettre à un technicien de l’État et de ses ramifications complexes. “Bonaparte disait que les préfectures sont les blocs de marbre parsemés sur le territoire auxquels on se raccroche quand tout s’effondre, rappelle Hugues Moutouh, préfet de la Drôme et ami de Jean Castex. Ce n’est donc pas étonnant qu’on s’en remette aujourd’hui aux hauts fonctionnaires. Les experts? Je n’y crois pas. À un moment donné, il faut trancher, arbitrer, lui n’a pas la main qui tremble.” Sacré bloc, Jean Castex: énarque, magistrat à la Cour des comptes, passé par les cabinets ministériels et l’Élysée sous la présidence Sarkozy, il incarne, à 54 ans, une certaine idée de l’excellence française, celle là-même qu’une partie du pays accusait de tous les maux lors de la crise des Gilets jaunes. Un homme seul, avec une équipe resserrée, dans un bureau à Paris, n’est-ce pas là une réponse typiquement française à la crise, symbole des restes d’un État jacobin centralisateur et élitiste? “Sa première langue est élu local, rectifie Xavier Bertrand. La ville de Prades, près de Perpignan, dont il est maire, est en territoire catalan: les gens ont du caractère. Ce double profil le rend particulier.” À droite, en tout cas, toutes les tendances sont séduites. Claude Guéant, qui l’a aussi croisé dans les lieux de pouvoir, en est la preuve: “Il a différentes caractéristiques qu’on ne trouve que très rarement chez un seul homme. Son parcours, original, en fait ‘the right man, at the right spot’.”

Terrain miné

Sorti parmi les premiers de sa promotion de l’ENA et jeune magistrat à la Cour des comptes[en 1996], Castex fait le choix iconoclaste de demander à s’occuper d’une direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS), au lieu d’aller grenouiller dans les cabinets ministériels. Il veut du terrain, et il va être servi. Catapulté à Toulon, il atterrit en terrain miné dans une ville dirigée depuis un an par le maire frontiste Jean-Marie Le Chevallier. Quelques mois plus tôt, le directeur de cabinet de ce dernier, Jean-Claude Poulet-Dachary, a été assassiné. Par ailleurs, l’édile, soupçonné de mélanger alcool et calmants, est surnommé “Whisky-Temesta”, et c’est peu dire que la politique sociale n’est pas sa priorité. La Fédération des œuvres laïques (FOL), le secours populaire et le diocèse de la région font ce qu’ils peuvent. Castex aussi. “Il a été un facilitateur, en s’appuyant sur un réseau associatif”, se souvient Gilles Rebêche, le diacre. Une actrice engagée de l’époque est plus circonspecte: “Il n’était pas non plus en première ligne face au FN pour porter ces questions sanitaires, juge-t-elle. Mais c’est la vie des hauts fonctionnaires: ils ne sont que de passage.” Les années passées dans le Var suffisent en tout cas à Castex pour se faire un nom, qui arrive aux oreilles de Philippe Douste-Blazy, un jour de 2004. Jean Castex est alors président de la chambre régionale des comptes en Alsace et le ministre de la Santé cherche, lui, un nouveau directeur de l’hospitalisation et de l’organisation des soins (DHOS). “Quand je demande à Frédéric Salat-Baroux, secrétaire général adjoint à l’Élysée, s’il pense à quelqu’un, il me parle tout de suite de Castex”, retrace l’ancien ministre. […]

En juin 2005, Xavier Bertrand remplace Douste-Blazy à la Santé. “J’ai des débuts pas faciles, euphémise Bertrand, dont la presse moque alors le “programme flou” et “l’entourage défaillant”. Et puis un jour, je décide de tout changer et de muscler mon dispositif. Je dis à Castex que je veux qu’il devienne mon directeur de cabinet, il me dit oui, et on forme un tandem.” Le duo est jeté dans le grand bain sans échauffement: le 18 février 2006, la France confirme son premier cas aviaire du virus H5N1. Un plan pandémie doit être mis en place, sans perdre de temps. Castex s’affaire en cuisine et en salle. “Il m’a aidé à créer les textes, il est allé voir les entreprises capables de produire des masques et d’avoir des stocks stratégiques”, révèle Bertrand. “On était obsédés par la question. Quand la droite part, il y a 1,4 milliard de masques de côté”, précise Jean Spiri, comme pour réhabiliter leur travail de l’époque et souligner la pertinence du choix de Castex pour affronter la crise actuelle. The right man, at the right spot, donc.

Parachuté

Est-ce l’appétit qui vient en mangeant ou la volonté de servir son pays sous une autre forme? En 2008, comme cela arrive parfois avec les hauts fonctionnaires, Jean Castex, 43 ans, décide de s’implanter localement et de faire de la politique en son nom. Il choisit pour cela la ville de Prades, sous-préfecture des Pyrénées-Orientales, à 30 minutes en voiture de Perpignan et trois kilomètres de Ria, d’où est originaire sa compagne. Un parachutage. Jean Castex n’est pas catalan, mais issu d’une bonne famille gersoise, du côté de Vic-Fezensac: grand-père sénateur gaulliste et maire de Vic, père président du club de rugby. “Une famille de notables dans son sens le plus noble, pour qui j’ai une estime lointaine”, pointe Philippe Martin, président socialiste du Gers et ancien ministre de l’Environnement (sous François Hollande). Point de passage pour accéder aux pistes de ski du coin, Prades, 6 000 habitants et ville de culture des Pyrénées-Orientales dans les années 70, est, au moment où Castex pose ses bagages, la photographie d’un morceau de France à la peine. Un quart de la population active au chômage, un peu moins de la moitié âgée de plus de 60 ans, les commerces qui ferment dans le centre-ville.[…]

Source Society Magazine

A lire également

Le préfet de Paris a bien ordonné l’arrestation préventive de Gilets jaunes

Il s’agit de trois documents qui émanent de la préfecture de police de Paris. Sur …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *