Les « Afghanistan Papers » – Une histoire secrète de la guerre

Un recueil de documents gouvernementaux confidentiels obtenus par le Washington Post révèle que de hauts responsables américains n’ont pas dit la vérité sur la guerre en Afghanistan tout au long de cette campagne de 18 ans, faisant des déclarations optimistes qu’ils savaient être fausses et cachant des preuves indubitables que la guerre était devenue impossible à gagner.

Les documents ont été produits dans le cadre d’un projet fédéral visant à examiner les échecs fondamentaux du plus long conflit armé de l’histoire des États-Unis. Elles comprennent plus de 2 000 pages de notes inédites d’entrevues avec des personnes qui ont joué un rôle direct dans la guerre, des généraux et des diplomates aux travailleurs humanitaires et aux responsables afghans. [Légende Scott Olson / Source Washington Post Craig Whitlock / Traduit par les-crises.fr]

Le gouvernement américain a tenté de dissimuler l’identité de la grande majorité des personnes interrogées dans le cadre du projet et a dissimulé presque toutes leurs remarques. Le Post a obtenu la publication des documents en vertu de la loi sur la liberté de l’information au terme d’une bataille juridique de trois ans.

Au cours des entrevues, plus de 400 de collaborateurs ont critiqué sans retenue ce qui s’est passé en Afghanistan et comment les États-Unis se sont enlisés dans près de deux décennies de guerre.

Avec une franchise rarement exprimée en public, les entretiens ont mis à nu des plaintes, des frustrations et des aveux refoulés, ainsi que des suppositions et des rumeurs malveillantes.

« Nous n’avions aucune compréhension fondamentale de l’Afghanistan – nous ne savions pas ce que nous faisions », a déclaré Douglas Lute, un général de division de l’armée qui a servi comme tsar de la guerre en Afghanistan à la Maison-Blanche sous les gouvernements Bush et Obama, à des enquêteurs en 2015. Il a ajouté : « Qu’essayons-nous de faire ici ? Nous n’avions pas la moindre idée de ce que nous entreprenions ».

[war Czar (tsar de la guerre) : expression familière pour désigner
l’adjoint au président et conseiller adjoint à la sécurité nationale
pour l’Irak et l’Afghanistan, NdT]

« Si le peuple américain connaissait l’ampleur de ce dysfonctionnement… 2 400 vies perdues », a ajouté M. Lute, attribuant la mort de militaires américains à des défaillances bureaucratiques entre le Congrès, le Pentagone et le département d’État. « Qui dira que c’était en vain ? »

Depuis 2001, plus de 775 000 soldats américains ont été déployés en Afghanistan, dont un grand nombre à plusieurs reprises. Sur ce nombre, 2 300 y sont morts et 20 589 ont été blessés au combat, selon les chiffres du ministère de la Défense.

Les entretiens, à travers un large éventail de voix, mettent en relief les principales défaillances de la guerre qui persistent à ce jour. Ils soulignent que trois présidents – George W. Bush, Barack Obama et Donald Trump – et leurs commandants militaires ont été incapables de tenir leurs promesses de victoire en Afghanistan.

Comme la plupart d’entre eux parlaient en supposant que leurs remarques ne seraient pas rendues publiques, les responsables américains ont reconnu que leurs stratégies de guerre étaient complètement erronées et que Washington avait gaspillé d’énormes sommes d’argent pour tenter de transformer l’Afghanistan en un pays moderne.

Les entretiens mettent également en lumière les tentatives bâclées du gouvernement américain de mettre un frein à la corruption galopante, de mettre sur pied une armée et une police afghanes compétentes et de faire reculer le commerce florissant d’opium du pays.

Le gouvernement américain n’a pas fait une comptabilité complète des sommes qu’il a dépensées pour la guerre en Afghanistan, mais les coûts sont énormes.

Depuis 2001, le ministère de la défense, le département d’État et l’Agence des États-Unis pour le développement international ont dépensé ou affecté entre 934 et 978 milliards de dollars, selon une estimation ajustée en fonction de l’inflation calculée par Neta Crawford, professeure de sciences politiques et codirectrice du projet Costs of War à l’Université Brown.

Ces chiffres ne comprennent pas l’argent dépensé par d’autres organismes comme la CIA et le ministère des Anciens Combattants, qui est chargé des soins médicaux pour les anciens combattants blessés.

« Qu’avons-nous obtenu pour cet effort de mille milliards de dollars ? Ça valait mille milliards de dollars ? » Jeffrey Eggers, un ancien membre des Navy SEAL et membre du personnel de la Maison-Blanche pour Bush et Obama, a déclaré aux intervieweurs du gouvernement. Il a ajouté : « Après l’assassinat d’Oussama ben Laden, j’ai dit qu’Oussama riait probablement dans sa tombe aquatique compte tenu des sommes que nous avons dépensées pour l’Afghanistan ».

Les documents contredisent également un long chapelet de déclarations publiques de présidents, de commandants militaires et de diplomates américains qui, année après année, ont assuré aux Américains qu’ils faisaient des progrès en Afghanistan et que la guerre en valait la peine.

Plusieurs des personnes interrogées ont décrit les efforts explicites et soutenus déployés par le gouvernement des États-Unis pour tromper délibérément le public. Ils ont dit qu’il était courant au quartier général militaire de Kaboul – et à la Maison-Blanche – de falsifier les statistiques pour faire croire que les États-Unis étaient en train de gagner la guerre alors que ce n’était pas le cas.

« Chacune des données a été modifiée pour présenter la meilleure image possible », a déclaré Bob Crowley, colonel de l’armée de terre qui a été conseiller principal des commandants militaires américains en matière de contre-insurrection en 2013 et 2014, aux enquêteurs du gouvernement américain. « Les sondages, par exemple, n’étaient pas du tout fiables, mais ils ont confirmé que tout ce que nous faisions était juste et que nous devenions un cornet de crème glacée qui se lèche lui-même » [self-licking ice cream cone : expression idiomatique désignant une organisation ou une entité dont le seul but est de promouvoir sa propre existence et sa propre splendeur, NdT].

John Sopko, the head of the federal agency that conducted the interviews, acknowledged to The Post that the documents show “the American people have constantly been lied to.”

John Sopko, le directeur de l’agence fédérale qui a mené les entretiens, a reconnu au Post que les documents montrent qu’ »on a constamment menti au peuple américain ».

Les entretiens sont le sous-produit d’un projet mené par l’agence de Sopko, le Bureau de l’Inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan. Connu sous le nom de SIGAR, l’agence a été créée par le Congrès en 2008 pour enquêter sur le gaspillage et la fraude dans la zone de guerre.

En 2014, sous la direction de Sopko, le SIGAR sort de sa mission habituelle d’audit et lance une activité parallèle. Intitulé « Leçons apprises », ce projet de 11 millions de dollars visait à diagnostiquer les échecs de la politique menée en Afghanistan afin que les États-Unis ne répètent pas leurs erreurs la prochaine fois qu’ils envahiraient un pays ou qu’ils tenteraient de reconstruire un pays sinistré.

Le personnel des Leçons apprises a interviewé plus de 600 personnes ayant une expérience de première main de la guerre. La plupart étaient américains, mais les analystes du SIGAR se sont également rendus à Londres, Bruxelles et Berlin pour interviewer des alliés de l’OTAN. De plus, ils ont interviewé une vingtaine de responsables afghans pour discuter des programmes de reconstruction et de développement.

S’appuyant en partie sur les entrevues, ainsi que sur d’autres documents et statistiques du gouvernement, le SIGAR a publié sept rapports sur les Leçons apprises depuis 2016 qui mettent en lumière les problèmes en Afghanistan et recommandent des changements pour stabiliser le pays.

Mais les rapports, rédigés en prose bureaucratique dense et centrés sur un méli-mélo d’initiatives gouvernementales, ont laissé de côté les critiques les plus dures et les plus franches ressortant des entretiens.

« Nous avons constaté que la stratégie de stabilisation et les programmes utilisés pour la mettre en œuvre n’étaient pas adaptés au contexte afghan, et que les réussites dans la stabilisation des districts afghans duraient rarement plus longtemps que la présence physique des troupes de la coalition et des civils », peut-on lire dans l’introduction à un rapport publié en mai 2018.

Les rapports omettaient également les noms de plus de 90 pour cent des personnes interviewées dans le cadre du projet. Alors que quelques fonctionnaires ont accepté de parler officiellement au SIGAR, l’agence a déclaré qu’elle promettait l’anonymat à toutes les autres personnes qu’elle interrogeait pour éviter la controverse sur des questions politiquement sensibles.

En vertu de la Loi sur la liberté de l’information, le Post a commencé à chercher des dossiers d’entrevues sur les Leçons apprises en août 2016. Le SIGAR a refusé, faisant valoir que les documents étaient confidentiels et que le public n’avait pas le droit de les voir.

Le Post a dû poursuivre le SIGAR en cour fédérale – à deux reprises – pour l’obliger à divulguer les documents.

« Nous n’envahissons pas les pays pauvres pour les enrichir. Nous n’envahissons pas les pays autoritaires pour les rendre démocratiques. Nous envahissons des pays violents pour les rendre pacifiques et nous avons clairement échoué en Afghanistan. » – James Dobbins, ancien diplomate américain

L’agence a finalement divulgué plus de 2 000 pages de notes et de transcriptions non publiées de 428 entrevues, ainsi que plusieurs enregistrements audio.

Les documents identifient 62 des personnes interrogées, mais le SIGAR a masqué les noms de 366 autres personnes. Dans des mémoires juridiques, l’organisme a soutenu que ces personnes devraient être considérées comme des dénonciateurs et des informateurs qui pourraient subir des humiliations, du harcèlement, des représailles ou des sévices physiques si leur nom était rendu public.

En recoupant les dates et d’autres détails tirés des documents, le Post a identifié 33 autres personnes qui ont été interviewées, dont plusieurs anciens ambassadeurs, généraux et fonctionnaires de la Maison-Blanche.

Le Post a demandé à un juge fédéral d’obliger le SIGAR à divulguer les noms de toutes les autres personnes interrogées, faisant valoir que le public a le droit de savoir quels fonctionnaires ont critiqué la guerre et affirmé que le gouvernement avait trompé le peuple américain. Le Post a également soutenu que les fonctionnaires n’étaient pas des dénonciateurs ou des informateurs, parce qu’ils n’avaient pas été interviewés dans le cadre d’une enquête.

Une décision de la juge Amy Berman Jackson, de la Cour de district des États-Unis à Washington, est en instance depuis fin septembre.

Le Post publie ces documents maintenant, au lieu d’attendre une décision finale, pour informer le public pendant que l’administration Trump négocie avec les talibans et envisage de retirer les 13 000 soldats américains qui restent en Afghanistan.

Le Post a tenté de contacter pour commentaires toutes les personnes qu’il a pu identifier comme ayant donné une interview au SIGAR. Leurs réponses sont regroupées dans un article distinct.

Sopko, l’inspecteur général, a dit au Post qu’il n’avait pas étouffé les critiques cinglantes et les doutes sur la guerre que les fonctionnaires avaient soulevés dans les entrevues sur les Leçons apprises. Il a dit qu’il a fallu trois ans à son bureau pour communiquer les documents parce qu’il a un petit effectif et que d’autres organismes fédéraux ont dû examiner les documents pour empêcher que des secrets du gouvernement ne soient divulgués.

« On ne s’est pas assis dessus », a-t-il dit. « Nous croyons fermement à l’ouverture et à la transparence, mais nous devons respecter la loi… Je pense qu’en tant qu’inspecteur général, j’ai probablement été le plus ouvert à l’information. »

Les enregistrements des entretiens sont bruts et non révisés, et le personnel du SIGAR chargé des Leçons apprises ne les a pas rassemblés dans un récit unifié. Mais ils regorgent de jugements sévères de la part de personnes qui ont élaboré ou appliqué la politique américaine en Afghanistan.

« Nous n’envahissons pas les pays pauvres pour les enrichir », a déclaré James Dobbins, un ancien diplomate américain de haut rang qui a été un émissaire spécial en Afghanistan sous Bush et Obama, à des intervieweurs du gouvernement. « Nous n’envahissons pas les pays autoritaires pour les rendre démocratiques. Nous envahissons des pays violents pour les rendre pacifiques et nous avons clairement échoué en Afghanistan. »

De gauche à droite, le général David H. Petraeus, le chef d’État-Majordes armées Michael Mullen, le secrétaire aux Anciens Combattants Eric Shinseki et le secrétaire à la Défense Robert Gates à l’Académie militaire américaine de West Point, New York, en 2009, alors que le président Barack Obama exposait publiquement ses plans pour une augmentation des troupes en Afghanistan.

De gauche à droite, le général David H. Petraeus, le chef d’État-Majordes armées Michael Mullen, le secrétaire aux Anciens Combattants Eric Shinseki et le secrétaire à la Défense Robert Gates à l’Académie militaire américaine de West Point, New York, en 2009, alors que le président Barack Obama exposait publiquement ses plans pour une augmentation des troupes en Afghanistan. (Christopher Morris/VII/Redux)

Pour compléter les entrevues sur les Leçons apprises, le Post a obtenu des centaines de pages de rapports classifiées sur la guerre en Afghanistan, dictées par le secrétaire à la Défense Donald H. Rumsfeld entre 2001 et 2006.

Surnommés « flocons de neige » par Rumsfeld et son équipe, les mémos sont de brèves instructions ou commentaires que le patron du Pentagone dictait à ses subordonnés, souvent plusieurs fois par jour.

En 2011, Rumsfeld a rendu public un certain nombre de ses flocons de neige, qu’il a mis en ligne en même temps que ses mémoires, « Known and Unknown ». Mais la plus grande partie de sa collection de flocons de neige – environ 59 000 pages – est restée secrète.

En 2017, en réponse à une action en justice intentée au nom de la loi sur la liberté d’information par la National Security Archive, un institut de recherche à but non lucratif basé à l’Université George Washington, le ministère de la Défense a commencé à examiner et à publier le reste des flocons de neige de Rumsfeld sur une base continue. L’Archive les a partagés avec le Post.

Ensemble, les entrevues du SIGAR et les notes de Rumsfeld concernant l’Afghanistan constituent une histoire secrète de la guerre et un bilan sans équivoque de 18 années de conflit.

Formulés dans le style brusque de Rumsfeld, bon nombre des flocons de neige préfigurent des problèmes qui continuent de hanter l’armée américaine plus d’une décennie plus tard.

« Je suis peut-être impatient. En fait, je sais que je suis un peu impatient », a écrit Rumsfeld dans une note à plusieurs généraux et adjoints supérieurs. « Nous n’arriverons jamais à faire sortir l’armée américaine de l’Afghanistan à moins que nous ne veillions à ce qu’il se passe quelque chose qui nous assure la stabilité nécessaire pour que nous puissions partir. »

« Au secours ! » a-t-il écrit.

La note était datée du 17 avril 2002, soit six mois après le début de la guerre.

CE QU’ILS ONT DIT EN PUBLIC

Le 17 avril 2002

« L’histoire du conflit armé en Afghanistan [a] été celle d’un succès initial, suivi de longues années de déboires et d’échec ultime. Nous n’allons pas répéter cette erreur. »

– Le président George W. Bush, dans un discours à l’Institut militaire de Virginie

Avec leurs descriptions sans détour de la façon dont les États-Unis se sont enlisés dans une guerre lointaine, ainsi que la détermination du gouvernement à les cacher au public, les entretiens sur les Leçons apprises ressemblent largement aux Pentagon Papers, l’histoire top-secrète du ministère de la Défense sur la guerre du Vietnam.

Lorsqu’ils ont fait l’objet d’une fuite en 1971, les Pentagone Papers ont fait sensation en révélant que le gouvernement avait depuis longtemps induit le public en erreur sur la façon dont les États-Unis en étaient venus à s’impliquer au Vietnam.

Regroupée en 47 volumes, l’étude de 7 000 pages était entièrement fondée sur des documents gouvernementaux internes – câbles diplomatiques, notes pour la prise de décision, rapports des renseignements. Pour préserver le secret, le ministre de la défense Robert McNamara a rendu une ordonnance interdisant aux auteurs d’interroger qui que ce soit.

Le projet SIGAR sur les leçons tirées de l’expérience n’a pas fait l’objet de telles restrictions. Les membres du personnel ont réalisé les entretiens entre 2014 et 2018, principalement avec des fonctionnaires qui ont servi pendant les années Bush et Obama.

Une trentaine de comptes rendus d’entrevues sont transcrits mot pour mot. Les autres sont des résumés dactylographiés de conversations : des pages de notes et de citations de personnes ayant différents postes d’observation dans le conflit, des avant-postes provinciaux aux cercles les plus élevés du pouvoir.

Certaines entrevues sont d’une brièveté inexplicable. Le compte rendu de l’entrevue avec John Allen, le général des Marines qui a commandé les forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan de 2011 à 2013, comprend cinq paragraphes.

Par contre, les dossiers d’entrevues avec d’autres personnalités influentes sont beaucoup plus complets. L’ancien ambassadeur des États-Unis Ryan Crocker a participé à deux entrevues qui ont donné 95 pages transcrites.

Contrairement aux documents du Pentagone, aucun des documents sur les Leçons apprises n’était à l’origine classé secret gouvernemental. Une fois que le Post a insisté pour les rendre publiques, cependant, d’autres organismes fédéraux sont intervenus et ont classifié certains documents après coup.

Le département d’État, par exemple, a affirmé que la divulgation de certaines parties d’entrevues pourrait compromettre les négociations avec les Talibans pour mettre fin à la guerre. Le Ministère de la Défense et la Drug Enforcement Administration ont également classifié certains extraits d’interviews.

Les entrevues sur les Leçons apprises contiennent peu de révélations sur les opérations militaires. Mais des torrents de critiques se succèdent qui réfutent le récit officiel de la guerre, depuis les premiers jours jusqu’au début de l’administration Trump.

Au début, par exemple, l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis avait un objectif clair et déclaré – se venger d’ Al-Qaïda et empêcher une répétition des attentats du 11 septembre 2001.

Exercice d’entraînement d’artillerie interarmes dans un avant-poste de combat à Jaghatu, dans la province de Wardak, en 2012. (Lorenzo Tugnoli pour le Washington Post)

Pourtant, les entretiens montrent qu’au fur et à mesure que la guerre se prolongeait, les objectifs et la mission changeaient sans cesse et qu’un manque de confiance dans la stratégie américaine s’installait au Pentagone, à la Maison-Blanche et au département d’État.

Des désaccords fondamentaux n’ont pas été résolus. Certains responsables américains voulaient utiliser la guerre pour faire de l’Afghanistan une démocratie. D’autres voulaient transformer la culture afghane et faire progresser les droits des femmes. D’autres encore voulaient remodeler l’équilibre régional du pouvoir entre le Pakistan, l’Inde, l’Iran et la Russie.

« Avec la stratégie AfPak, il y avait un cadeau sous le sapin de Noël pour tout le monde », a déclaré un responsable américain non identifié aux enquêteurs du gouvernement en 2015. « Quand on en avait terminé, on avait tant de priorités et d’aspirations que c’était comme si on n’avait pas de stratégie du tout. »

Les entretiens des Leçons apprises révèlent également comment les commandants de l’armée des États-Unis ont peiné à expliquer qui ils combattaient, et encore plus pourquoi.

Al-Qaïda était-il l’ennemi, ou bien les Talibans ? Le Pakistan était-il un ami ou un adversaire ? Qu’en est-il de l’État islamique et de la panoplie déconcertante de djihadistes étrangers, sans parler des seigneurs de guerre qui étaient à la solde de la CIA ? Selon les documents, le gouvernement américain ne s’est jamais entendu sur une réponse.

Par conséquent, sur le terrain, les troupes américaines n’arrivaient souvent pas à distinguer l’ami de l’ennemi.

« Ils pensaient que j’allais venir les voir avec une carte pour leur montrer où vivent les bons et les méchants », a déclaré un ancien conseiller anonyme d’une équipe des forces spéciales de l’armée aux enquêteurs du gouvernement en 2017. « Il leur a fallu plusieurs conversations pour comprendre que je n’avais pas cette information entre les mains. Au début, ils n’arrêtaient pas de demander : « Mais qui sont les méchants, où sont-ils ? » »

La vision n’était pas plus claire depuis le Pentagone.

« Je n’ai aucune visibilité sur qui sont les méchants », s’est plaint Rumsfeld dans un flocon de neige du 8 septembre 2003. « Nous sommes terriblement dépourvus en renseignements sur les personnes. »

CE QU’ILS ONT DIT EN PUBLIC

1er décembre 2009

« L’époque des chèques en blanc est révolue… Il doit être clair que les Afghans devront assumer la responsabilité de leur sécurité et que l’Amérique n’a aucun intérêt à mener une guerre sans fin en Afghanistan ».

– Président Barack Obama, dans un discours prononcé à l’Académie militaire américaine de West Point, New York.

En tant que commandants en chef, Bush, Obama et Trump ont tous promis la même chose au public. Ils éviteraient de tomber dans le piège de « la construction d’une nation » en Afghanistan.

Sur ce point, les présidents ont lamentablement échoué. Les États-Unis ont alloué plus de 133 milliards de dollars à la reconstruction de l’Afghanistan, soit plus que ce qu’ils ont dépensé, après ajustement pour tenir compte de l’inflation, pour relancer l’ensemble de l’Europe occidentale avec le plan Marshall après la Seconde Guerre mondiale.

Les entrevues sur les Leçons apprises montrent que le projet grandiose d’édification de la nation était irréaliste dès le départ.

Les responsables américains ont tenté de créer – à partir de zéro – un gouvernement démocratique à Kaboul sur le modèle du leur à Washington. C’était un concept étranger aux Afghans, qui étaient habitués au tribalisme, au monarchisme, au communisme et à la loi islamique.

« Notre politique était de créer un gouvernement central fort, ce qui était idiot parce que l’Afghanistan n’a pas dans son histoire un précédent de gouvernement central fort », a déclaré un ancien fonctionnaire non identifié du département d’État aux enquêteurs du gouvernement en 2015. « Le délai pour créer un gouvernement central fort est de 100 ans, ce dont nous ne disposions pas. »

Pendant ce temps, les États-Unis ont inondé ce pays fragile avec beaucoup plus d’aides qu’il ne pouvait en absorber.

Au plus fort des combats, de 2009 à 2012, les législateurs et les commandants militaires américains pensaient que plus ils dépenseraient pour des écoles, des ponts, des canaux et d’autres projets de travaux publics, plus la sécurité s’améliorerait rapidement. Les travailleurs humanitaires ont déclaré aux intervieweurs du gouvernement qu’il s’agissait d’une erreur de jugement colossale, un peu comme jeter du kérosène sur un feu de camp mourant juste pour maintenir la flamme en vie.

Des soldats américains blessés par un engin explosif improvisé sont transportés par une équipe d’évacuation médicale dans la province de Kandahar en 2010. (Linda Davidson/The Washington Post)

Un cadre anonyme l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a estimé que 90 % de ses dépenses étaient excessives : « Nous avons perdu notre objectivité. On nous a donné de l’argent, on nous a dit de le dépenser et on l’a fait, sans raison. »

De nombreux travailleurs humanitaires ont blâmé le Congrès pour ce qu’ils considéraient comme une ruée irréfléchie vers les dépenses.

Un contractuel non identifié a dit aux intervieweurs du gouvernement qu’on lui a demandé de verser 3 millions de dollars par jour pour des projets dans un seul district afghan d’à peu près la taille d’un comté américain. Un jour, il a demandé à un député en visite au Congrès si le parlementaire pouvait dépenser cet argent de façon responsable au pays : « Il a dit sûrement pas. ‘Eh ! Bien, Monsieur, c’est ce que vous venez de nous obliger à dépenser et je le fais pour des communautés qui vivent dans des huttes de terre sans fenêtres.’  »

Le flot d’aide que Washington a dépensé pour l’Afghanistan a également donné lieu à des niveaux historiques de corruption.

En public, les responsables américains ont insisté sur le fait qu’ils n’avaient aucune tolérance envers la corruption. Mais dans les entretiens sur les Leçons apprises, ils ont admis que le gouvernement américain a détourné son regard tandis que les responsables au pouvoir en Afghanistan – alliés de Washington – ont pillé en toute impunité.

Christopher Kolenda, colonel de l’armée qui a été en mission plusieurs fois en Afghanistan et a conseillé trois généraux américains chargés de la guerre, a déclaré que le gouvernement afghan dirigé par le président Hamid Karzaï s’était « auto-organisé en kleptocratie » en 2006 – et que les responsables américains avait ignoré la menace fatale qu’il représentait pour leur stratégie.

« J’aime utiliser une analogie avec le cancer », a dit Kolenda aux intervieweurs du gouvernement. « La petite corruption, c’est comme le cancer de la peau ; il y a des moyens d’y faire face et vous vous en sortirez probablement très bien. La corruption au sein des ministères, au niveau supérieur, c’est comme le cancer du côlon ; c’est pire, mais si vous la dépistez à temps, vous guérirez. Mais la kleptocratie, c’est comme un cancer du cerveau, c’est fatal. »

Une affiche représentant le président Hamid Karzaï à Kaboul peu après les élections de 2004. (Emilio Morenatti/AP)

En permettant à la corruption de se développer, les responsables américains ont dit aux enquêteurs qu’ils avaient contribué à détruire la légitimité populaire du gouvernement afghan chancelant pour lequel ils se battaient. Les juges, les chefs de police et les bureaucrates extorquant des pots-de-vin, de nombreux Afghans ont été irrités par la démocratie et se sont tournés vers les talibans pour faire respecter l’ordre.

« Peut-être que notre plus grande et unique réalisation, malheureusement et par inadvertance, bien sûr, a été le développement de la corruption de masse », a déclaré M. Crocker, qui a été le plus haut diplomate américain à Kaboul en 2002 puis de 2011 à 2012, à des enquêteurs du gouvernement. « Une fois que cela a atteint le degré que j’ai vu, quand j’étais là-bas, c’est quelque part entre incroyablement difficile et carrément impossible à réparer », a-t-il ajouté.

CE QU’ILS ONT DIT EN PUBLIC

Le 4 septembre 2013

« Cette armée et cette police ont été très, très efficaces dans la lutte contre les insurgés chaque jour sans exception. Et je pense que c’est une histoire importante à raconter à tout le monde. »

– Le lieutenant-général Mark A. Milley, alors lieutenant-général de l’Armée de terre, a félicité les forces de sécurité afghanes lors d’un point de presse de Kaboul. Milley est maintenant général de Corps d’Armée et Chef d’État-Major des Armées.

Année après année, les généraux américains ont déclaré publiquement qu’ils faisaient des progrès constants sur l’axe central de leur stratégie : former une armée et une police nationale afghanes robustes qui puissent défendre le pays sans aide étrangère.

Dans les entretiens sur les Leçons apprises, cependant, les formateurs militaires américains ont décrit les forces de sécurité afghanes comme incompétentes, démotivées et truffées de déserteurs. Ils ont également accusé les commandants afghans d’empocher des salaires – payés par les contribuables américains – pour des dizaines de milliers de « soldats fantômes ».

Personne ne s’est dit convaincu que l’armée et la police afghanes pourraient un jour repousser, et encore moins vaincre, les talibans à elles seules. Plus de 60 000 membres des forces de sécurité afghanes ont été tués, un taux de pertes que les commandants américains ont qualifié de non tolérable.

Des recrues de l’armée afghane à Kaboul en 2009. (Emilio Morenatti/AP)

Un soldat américain non identifié a déclaré que les équipes des forces spéciales « détestaient » la police afghane avec laquelle elles s’étaient entraînées et avec laquelle elles travaillaient, les qualifiant d’« épouvantables – la lie du pays dans le pays qui touche déjà le fond ».

Un officier de l’armée américaine a estimé qu’un tiers des recrues de la police étaient des « drogués ou des Talibans ». Un autre encore les appelait des « voleurs imbéciles » qui volaient tellement d’essence dans les bases américaines qu’ils sentaient perpétuellement l’essence.

« Penser que nous pouvions construire l’armée aussi vite et aussi bien était insensé », a déclaré un haut responsable anonyme de l’USAID aux enquêteurs du gouvernement.

Pendant ce temps, alors que les espoirs des États-Unis pour les forces de sécurité afghanes ne se concrétisaient pas, l’Afghanistan est devenu la première source mondiale d’un fléau croissant : l’opium.

Les États-Unis ont dépensé environ 9 milliards de dollars pour lutter contre ce problème au cours des 18 dernières années, mais les agriculteurs afghans cultivent plus de pavot à opium que jamais. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, l’Afghanistan était responsable de 82 pour cent de la production mondiale d’opium l’année dernière.

Dans les entretiens sur les Leçons apprises, d’anciens fonctionnaires ont dit que presque tout ce qu’ils avaient fait pour limiter la culture de l’opium s’était retourné contre eux.

« Nous avons déclaré que notre objectif était d’établir « une économie de marché florissante » », a déclaré Douglas Lute, le tsar de la guerre en Afghanistan de la Maison-Blanche de 2007 à 2013. « J’ai pensé que nous aurions dû spécifier un trafic de drogue florissant – c’est la seule partie du marché qui fonctionne. »

Le ministre de la défense Chuck Hagel s’adresse aux troupes américaines en 2013 au Camp Bastion, dans la province de Helmand. (Mark Wilson/Getty Images)

Dès le début, Washington n’a jamais vraiment su comment intégrer une guerre contre la drogue dans sa guerre contre Al-Qaïda. En 2006, les responsables américains craignaient que les narcotrafiquants ne soient devenus plus forts que le gouvernement afghan et que l’argent du trafic de drogue n’alimente l’insurrection.

Aucun organisme ou pays n’a été en charge de la stratégie antidrogue en Afghanistan pendant toute la durée de la guerre, de sorte que le département d’État, la DEA [Drug Enforcement Administration, NdT], l’armée américaine, les alliés de l’OTAN et le gouvernement afghan n’ont cessé de s’affronter.

« C’était un foutoir qui n’avait aucune chance de fonctionner », a déclaré un ancien haut fonctionnaire britannique anonyme à des intervieweurs du gouvernement.

Selon les entrevues, les agences et leurs alliés ont aggravé la situation en adoptant un fouillis inefficace de programmes.

Au début, les cultivateurs de pavot afghans étaient payés par les Britanniques pour détruire leurs récoltes – ce qui ne faisait que les encourager à en cultiver davantage la saison suivante. Plus tard, le gouvernement américain a détruit les champs de pavot sans indemnisation – ce qui n’a fait qu’exaspérer les agriculteurs et les a encouragés à se ranger du côté des talibans.

« C’était triste de voir tant de gens se comporter aussi bêtement », a déclaré un responsable américain à des enquêteurs du gouvernement.

CE QU’ILS ONT DIT EN PUBLIC

Le 8 septembre 2008

« Sommes-nous en train de perdre cette guerre ? Il n’en est pas question. L’ennemi peut-il gagner ? Il n’en est pas question. »

– Le Cdt Jeffrey Schloesser, commandant de la 101e Division aéroportée, lors d’une conférence de presse depuis l’Afghanistan.

Le spectre du Vietnam plane sur l’Afghanistan depuis le début.

Le 11 octobre 2001, quelques jours après que les États-Unis ont commencé à bombarder les talibans, un journaliste a demandé à Bush : « Pouvez-vous éviter d’être entraîné dans un bourbier à la vietnamienne en Afghanistan ? »

« Nous avons appris des leçons très importantes au Vietnam », a répondu Bush avec confiance. « Les gens me demandent souvent : « Combien de temps ça va durer ? » Ce front de bataille durera aussi longtemps qu’il faudra pour traduire Al-Qaïda en justice. Cela peut arriver demain, dans un mois, dans un an ou deux. Mais nous l’emporterons. »

Dans ces premiers temps, d’autres dirigeants américains se moquaient de l’idée que le cauchemar du Vietnam pourrait se répéter en Afghanistan.

« Tous ensemble maintenant – dans le bourbier ! » a plaisanté Rumsfeldd lors d’une conférence de presse le 27 novembre 2001.

Mais tout au long de la guerre d’Afghanistan, les documents montrent que les responsables militaires américains ont eu recours à une vieille tactique utilisée pour le Vietnam – manipuler l’opinion publique.

Dans les conférences de presse et autres apparitions publiques, les responsables de la guerre ont repris les mêmes discours pendant 18 ans. Quelle que soit la façon dont la guerre se déroule – et surtout lorsqu’elle se déroule mal – ils insistent sur la façon dont ils font des progrès.

Par exemple, certains flocons de neige que Rumsfeld a publiés avec ses mémoires montrent qu’il avait reçu une série d’avertissements particulièrement inquiétants émanant de la zone de guerre en 2006.

Après son retour d’une mission d’enquête en Afghanistan, Barry McCaffrey, un général à la retraite de l’armée de terre, a rapporté que les talibans avaient fait un retour impressionnant et a prédit que « nous allons être confrontés à de très mauvaises surprises au cours des 24 prochains mois ».

« Les dirigeants nationaux afghans sont collectivement terrifiés à l’idée que nous allons quitter l’Afghanistan sur la pointe des pieds au cours des prochaines années – laissant le bazar sur les bras de l’OTAN – et que la situation va s’effondrer à nouveau dans le chaos », a écrit McCaffrey en juin 2006.

Deux mois plus tard, Marin Strmecki, un conseiller civil de Rumsfeld, a remis au chef du Pentagone un rapport classé secret de 40 pages, rempli d’autres mauvaises nouvelles. Il a déclaré qu’« un mécontentement populaire énorme s’accumule » contre le gouvernement afghan en raison de sa corruption et de son incompétence. Il a également déclaré que les talibans se renforçaient, grâce à l’appui du Pakistan, un allié des États-Unis.

Pourtant, avec la bénédiction personnelle de Rumsfeld, le Pentagone a enterré les sinistres avertissements et a raconté au public une toute autre histoire.

Le Général de l’Armée de l’air et président de l’état-major interarmées Richard B. Myers, à gauche, et le secrétaire à la Défense Donald H. Rumsfeld, en mars 2002. (Robert A. Reeder/The Washington Post)

En octobre 2006, les rédacteurs des discours de M. Rumsfeld ont présenté un document intitulé « Afghanistan : Cinq ans plus tard ». Plein d’optimisme, il a mis en exergue plus de 50 faits et chiffres prometteurs, du nombre de femmes afghanes formées à la « gestion améliorée de la volaille » (plus de 19 000), jusqu’à la « vitesse moyenne sur la plupart des routes » (plus 300 %).

« Ces cinq dernières années, il y eu a une multitude de bonnes nouvelles », disait-il. « Alors qu’il est devenu à la mode dans certains milieux d’appeler l’Afghanistan une guerre oubliée, ou de dire que les États-Unis ont perdu de vue leurs objectifs, les faits vont à l’encontre des mythes. »

Rumsfeld a trouvé ça brillant.

« Ce texte, a-t-il écrit dans une note de service, est un excellent document. Comment l’utilisons-nous ? Devrait-il s’agir d’un article ? Un éditorial ? Un tract ? Un communiqué de presse ? Tout ce qui précède ? Je pense qu’il faudrait le faire parvenir à beaucoup de gens. »

Son personnel s’en est assuré. Ils en ont distribué une version aux journalistes et l’ont affichée sur les sites Web du Pentagone.

Depuis lors, les généraux américains ont presque toujours prêché que la guerre avance bien, quelle que soit la réalité sur le champ de bataille.

« Nous faisons des progrès constants », a déclaré le Cdt Jeffrey Schloesser, commandant de la 101e Division aéroportée, aux journalistes en septembre 2008, alors même que lui et d’autres commandants américains à Kaboul demandaient d’urgence des renforts pour faire face à une vague croissante de combattants talibans.

Deux ans plus tard, alors que le taux de pertes parmi les troupes américaines et de l’OTAN atteignait un autre sommet, le lieutenant-général David Rodriguez a tenu une conférence de presse à Kaboul.

« Tout d’abord, nous faisons des progrès méthodiques et réguliers », a-t-il dit.

« Et cela inclut le Département d’État, les ambassadeurs, vous savez, au niveau local. Tout le monde a fait du bon travail. On fait tous du bon boulot. Vraiment ? Si nous faisons un si bon travail, pourquoi a-t-on l’impression de perdre ? »

– Michael Flynn, un général de l’armée trois étoiles à la retraite.

En mars 2011, au cours des audiences du Congrès, des députés sceptiques ont fait part au général David H. Petraeus, commandant des forces américaines et de l’OTAN en Afghanistan, de doutes quant à l’efficacité de la stratégie américaine.

« Les huit derniers mois ont été marqués par des progrès importants mais difficiles à obtenir », a répondu M. Petraeus.

Un an plus tard, lors d’une visite en Afghanistan, le ministre de la Défense Leon Panetta s’en est tenu au même scénario – même s’il venait lui-même d’échapper à un attentat suicide.

« La campagne, comme je l’ai déjà souligné, a, je crois, fait des progrès significatifs », a déclaré Panetta aux journalistes.

En juillet 2016, après une recrudescence des attaques des talibans contre les grandes villes, le général John W. Nicholson Jr, commandant des forces américaines en Afghanistan à l’époque, a répété ce refrain.

« Nous constatons des progrès », a-t-il déclaré à la presse.

CE QU’ILS ONT DIT EN PUBLIC

Le 27 mars 2009

« À l’avenir, nous ne maintiendrons pas aveuglément le cap. Au lieu de cela, nous établirons des paramètres clairs pour mesurer les progrès et adopter une attitude responsable. »

– Obama, dans les remarques de la Maison-Blanche

Pendant la guerre du Vietnam, les commandants militaires américains s’appuyaient des critères discutables pour persuader les Américains qu’ils étaient en train de gagner.

Plus notoirement, le Pentagone a mis l’accent sur le « comptage des corps », c’est-à-dire le nombre de combattants ennemis tués, et a gonflé les chiffres pour en faire un critère de son succès.

En Afghanistan, à quelques exceptions près, l’armée américaine a généralement évité de faire connaître le nombre de morts. Mais les entretiens sur les Leçons apprises contiennent de nombreux aveux selon lesquels le gouvernement vantait couramment des statistiques que les fonctionnaires savaient déformées, douteuses ou carrément fausses.

Remarque : Le nombre de militaires américains est à jour jusqu’en novembre 2019. Les autres chiffres et estimations sont à jour en octobre 2019. Sources : Département de la défense ; Projet sur les coûts de la guerre, Université Brown ; Mission d’assistance de l’ONU en Afghanistan ; Comité pour la protection des journalistes.

Une personne identifiée uniquement comme un haut responsable du Conseil national de sécurité a déclaré qu’il y avait une pression constante de la Maison-Blanche d’Obama et du Pentagone pour produire des chiffres montrant que la progression des troupes de 2009 à 2011 fonctionnait, malgré des preuves solides du contraire.

« Il était impossible de créer de bons indicateurs. Nous avons essayé d’utiliser le nombre de soldats formés, les niveaux de violence, le contrôle du territoire et rien de tout cela n’a brossé un tableau exact », a déclaré le haut responsable du CNS aux enquêteurs du gouvernement en 2016. « Les mesures ont toujours été manipulées pendant toute la durée de la guerre. »

Même lorsque le nombre de victimes et d’autres chiffres semblaient mauvais, a dit le haut responsable du CNS, la Maison-Blanche et le Pentagone les déformaient au point d’en faire des absurdités. Les attentats-suicides à la bombe à Kaboul ont été dépeints comme un signe du désespoir des talibans, à savoir que les insurgés étaient trop faibles pour engager un combat direct. Pendant ce temps, une augmentation du nombre de morts dans les troupes américaines a été citée comme preuve que les forces américaines se battaient contre l’ennemi.

Les restes du Cdt Harold J. Greene, 55 ans, arrivent à la base aérienne de Dover au Delaware en août 2014. Greene a été le premier général américain tué en Irak ou en Afghanistan. (Linda Davidson/The Washington Post)

« C’était leurs explications », a dit le haut responsable du CNS. « Par exemple, les attaques s’aggravent ? « C’est parce qu’il y a plus de cibles sur lesquelles ils peuvent tirer, donc plus d’attaques sont un faux indicateur d’instabilité ». Puis, trois mois plus tard, les attaques continuent d’empirer ? « C’est parce que les talibans sont désespérés, donc cela indique que nous sommes en train de gagner ».  »

« Et cela s’est poursuivi pour deux raisons », a dit le haut responsable du CNS, « pour que tout le monde ait l’air d’aller bien, et pour donner l’impression que les troupes et les ressources avaient un impact tel que les retirer entraînerait une détérioration du pays ».

Dans d’autres rapports de terrain envoyés par la chaîne de commandement, les officiers militaires et les diplomates ont suivi la même ligne de conduite. Quelles que fussent les conditions sur le terrain, ils ont affirmé qu’ils faisaient des progrès.

« Depuis les ambassadeurs jusqu’au bas de l’échelle,[ils disent tous] que nous faisons un excellent travail », a déclaré Michael Flynn, un général trois étoile de l’Armée de terre à la retraite, aux enquêteurs du gouvernement en 2015. « Vraiment ? Si nous faisons un si bon travail, pourquoi a-t-on l’impression de perdre ? »

À leur arrivée en Afghanistan, les commandants de brigade et de bataillon de l’armée américaine ont reçu la même mission de base : protéger la population et vaincre l’ennemi, selon Flynn, qui a servi plusieurs fois en Afghanistan comme officier du renseignement.

« Alors, ils y sont tous allés quelque soit leur affectation, neuf mois ou six mois, et ont reçu cette mission, l’ont acceptée et l’ont exécutée », a déclaré Flynn, qui a ensuite brièvement servi comme conseiller de Trump pour la sécurité nationale, a ensuite perdu son emploi dans un scandale et été condamné pour mensonge par le FBI. « Puis ils ont tous dit, quand ils sont partis, avoir accompli cette mission. Chacun des officiers. Pas un seul officier ne quittera l’Afghanistan… en disant : « Vous savez quoi, nous n’avons pas accompli notre mission ». » 

Il a ajouté : « Alors le prochain gars qui se présente trouve que c’est [le secteur] foireux … et puis il revient et dit, ‘Mec, c’est vraiment foireux’. »

Le lieutenant-général David Rodriguez arrive à la base d’opérations avancée de Pasab dans la province de Kandahar pour une cérémonie de transfert d’autorité en 2011. (Mikhaïl Galoustov pour le Washington Post)

Bob Crowley, colonel de l’armée à la retraite qui a servi comme conseiller anti-insurrection en Afghanistan en 2013 et 2014, a déclaré aux intervieweurs du gouvernement que « la vérité était rarement la bienvenue » au quartier général militaire à Kaboul.

« Les mauvaises nouvelles étaient souvent bâillonnées », dit-il. « Il y avait un peu plus de liberté pour partager les mauvaises nouvelles si elles étaient minimes – nous écrasions des enfants avec nos MRAP [véhicules blindés] – parce que ces choses auraient pu être changées avec des consignes réglementaires. Mais quand nous avons essayé d’exprimer des préoccupations stratégiques plus larges sur la volonté, la capacité ou la corruption du gouvernement afghan, il était clair que ce n’était pas bienvenu. »

John Garofano, un stratège du Collège de guerre navale qui a conseillé les Marines dans la province de Helmand en 2011, a déclaré que les responsables militaires sur le terrain ont consacré une quantité démesurée de ressources pour produire des graphiques à code couleur qui présentaient des résultats positifs.

« Ils possédaient une machine très coûteuse qui imprimait de très larges documents en papier comme dans un atelier d’imprimerie », a-t-il dit aux intervieweurs du gouvernement. « Il aurait dû y avoir une mise en garde que ce ne sont pas à ce jour, des publications scientifiques , ou qu’il n’y a pas de processus scientifique derrière tout ça. »

Mais Garofano a dit que personne n’osait se demander si les graphiques et les chiffres étaient crédibles ou significatifs.

« Il n’y avait pas de volonté de répondre à des questions telles que, par exemple, quelle est la signification de ce nombre d’écoles que vous avez construites ? Comment cela vous a-t-il permis d’atteindre votre objectif ? » dit-il. « Comment montrer que c’est une preuve de succès et pas seulement une preuve d’effort ou une preuve de simplement faire une bonne chose ? »

D’autres hauts fonctionnaires ont dit qu’ils accordaient une grande importance à une statistique en particulier, bien que le gouvernement américain aime rarement en parler en public.

« Je pense que le point de repère clé est celui que j’ai suggéré, à savoir combien d’Afghans ont été tués », a déclaré James Dobbins, l’ancien diplomate américain, lors d’une réunion du Sénat en 2009. « Si le nombre augmente, vous êtes en train de perdre. Si le nombre diminue, vous êtes en train de gagner. C’est aussi simple que ça. »

Craig Whitlock est un journaliste d’investigation spécialisé dans les questions de sécurité nationale. Il a assuré la couverture du Pentagone, a occupé le poste de chef du bureau de Berlin et a fait des reportages dans plus de 60 pays. Il a rejoint le Washington Post en 1998.

Source Les Crises

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